Lorsque Joe remonta dans sa chambre, Kevin n'était plus là. Il avait ressenti le besoin de conduire, de se sentir libre d'aller où il le voulait. Il roulait désormais sur la voie rapide qui menait à Venice Beach. Venice était connu pour sa plage qui s'étendait jusqu'au huppé Santa Monica mais ce que Kevin aimait ici, se trouvait quelques rues en contre bas. Il adorait se promener le long des canaux, espace intemporel au milieu de l'effervescence environnante. Avec leurs allées fleuries, leurs ponts en bois et leurs maisons d'architectes, les canaux avaient tout d'un décor de cinéma, la superficialité en moins. Les touristes se pressaient sur la plage oubliant que la ville devait son nom à ses canaux, inspirés de la célèbre ville italienne Venise. Ici, Kevin se sentait apaisé, loin de tout ce qui le tracassait. Tout n'était que silence, comme si le lieu était trop pur pour être souillé de bruits. Kevin avait beau être musicien, le silence l'inspirait. Il lui rappelait surtout qu'il n'était finalement pas grand chose, juste une personne un peu plus chanceuse qui avait réalisé son rêve. Pourtant, si aujourd'hui on lui avait demandé de renoncer à sa carrière pour entendre le rire de Demi briser ce silence, il l'aurait fait à la seconde même. Il y avait un tel paradoxe dans sa vie. Des milliers de jeunes filles l'idolâtraient mais lui ne pensait qu'à celle qui ne voulait plus de lui. Il n'arrivait pas à sortir ce baiser de son esprit. L'aimait-elle encore pour avoir fait ça ? Avait-elle juste cherché à apaiser sa peine ? Il s'était demandé ces deux derniers mois si elle était partie de son propre choix. Il avait vu ses yeux l'imploraient de ne pas la suivre. Joe avait parlé de peur. Qu'était-il arrivé pour qu'elle décide qu'ils n'étaient pas le plus important ?
Dans la chambre Joe avait entrepris d'attraper une vieille boite à chaussures qui se trouvait sous son lit. La tâche n'était pas des plus faciles quand on connaissait ses capacités d'organisation... ou plutôt son absence de capacités. Un entremêla de vieux objets se battaient le peu d'espace disponible, certains depuis longtemps abandonnés ici, comme ce vieux walkman qui abritait encore le premier album de Britney Spears. Il aperçut finalement la boîte qu'il cherchait. Le couvercle avait depuis longtemps disparu mais il savait son contenu intact. Il étira le bras et l'attrapa du bout des doigts. Alors qu'il la tirait vers lui, la boîte heurta quelques reliques démodées et se renversa, dispersant une partie de son contenu sur le sol. Joe poussa un juron mais ramassa religieusement le tout. Il s'assit sur son lit, et attrapa une première photo. Il n'avait pas touché à cette boîte depuis des mois. Un morceau de carton...c'était tout ce qu'il lui restait d'elle, comme le sanctuaire de ses souvenirs. Sur la photo qu'il tenait dans sa main, Demi jouait de la guitare. C'était la photo la plus récente qu'il possédait d'elle. Elle leur avait chanté une de ses chansons, elle avait toujours pris leur avis en compte. Elle rigolait souvent de ça, qu'ils étaient comme ses garde-fous, que sans eux sa musique serait dépressive. Elle aimait leur côté fantaisiste et la bonne humeur qui semblait les animer chaque jour. Joe regarda plusieurs photos. Il sourit en les apercevant tous les quatre dans leurs costumes d'halloween ridicules. Lui et Demi devaient avoir six ans sur cette photo. Il se souvenait très bien de cette année là, Demi avait pleuré quand le vieux voisin, Monsieur Hutcher, était sorti déguisé en vampire. Il devait avouer que lui-même n'avait pas fait le fier mais il avait joué au grand qui n'a jamais peur de rien, surtout devant Demi. Il explora le reste de la boîte. Il avait même gardé les mots qu'ils s'échangeaient pendant les cours. Ils avaient été dans les mêmes classes, avaient eu les mêmes amis, les mêmes loisirs. Ils avaient partagés chaque jour de leur vie. Mais de tout ça, il ne lui restait que ça... des morceaux de papiers trop usés d'avoir été trop regardés. Il lui en voulait tellement d'être partie, de les avoir laissés mais il l'aimait bien plus encore. Souvent il s'était demandé si le pire était de ne plus la voir du tout ou de la croiser chaque jour heureuse d'être avec Kevin. Encore aujourd'hui, il n'était pas sûr de la réponse. Et il s'en voulait tellement pour ça. Est-ce vraiment aimer si on n'est incapable de se réjouir du bonheur des personnes à qui l'on tient ? Est-ce qu'on peut se prétendre amoureux si tout ce qui nous importe est notre propre bien ? Il aurait voulu croire qu'il était assez fort pour la voir avec lui, son frère qu'il aimait sincèrement mais à l'heure actuelle, il s'en savait incapable. Il rangea finalement les photos et reposa la boîte là où il l'avait trouvé. Il eu envie de rejouer la chanson qu'il venait d'écrire.
- Belle chanson. Nick se tenait dans l'ouverture de la porte, le regard bienveillant.
- Merci. Je l'ai...
- Ecrite pour elle, je sais. Ecoute Joe, je suis désolé pour ce que j'ai dit tout à l'heure, que je voulais qu'on passe à autre chose.
- C'est pas grave.
- Je veux pas que tu crois que je n'en ai rien à faire d'elle, qu'elle ne me manque pas. Parce que oui elle me manque. Mais j'essaie juste de ne pas m'arrêter à ça, de ne pas passer tout mon temps à penser au passé, comme tu le dis dans ta chanson.
- Je regrette de l'avoir revue, de savoir qu'elle est à New York. Nick jeta un regard confus à son frère. Je suis content de savoir qu'elle va bien mais j'arrive encore moins à la sortir de ma tête. Je vais devenir fou si ça continue. J'arrête pas de me demander pourquoi... pourquoi elle est partie... pourquoi Kevin. J'ai toujours cru qu'elle est moi, on était fait l'un pour l'autre.
Nick ne savait pas quoi lui répondre. Lui aussi avait toujours pensé que Joe et Demi finiraient ensemble, qu'ils ressembleraient à leurs parents. Et pourtant...
- On retourne à New York dans quelques jours, pour ce concert au Madison Square Garden. Tu pourrais jouer ta chanson.
- A quoi ça servirait. Jamais elle ne reviendra. Pas après ce qu'il s'est passé la dernière fois.
- Rappelle moi qui voulait absolument chanter « One day at a time » y'a deux mois de ça ? J'arrive pas à me souvenir mais je crois que c'était une espèce de brun, avec pleins de cheveux sur la tête, tu sais le gars là qui fait une musique géniale avec ses deux frères... c'est quoi leur noms déjà à ces trois petits gars bourrés de talent... y'en a même un qui fait craquer toutes les filles avec ses cheveux bouclés et ses petits yeux marron, il me semble que c'est le plus jeune...
- Ca va, ça va j'ai compris, répondit Joe, le sourire aux coins des lèvres. Il adorait son petit frère. Il lui devait tellement. Sans lui, il n'aurait jamais eu la chance de vivre cette aventure incroyable, de parcourir le pays et de chanter devant des milliers de gens. Il ne résista pas et le pris dans ses bras en lui soufflant un merci à l'oreille. Il s'écarta et regarda Nick dans les yeux.
- En parlant de faire craquer les filles... tu vas peut-être revoir ta petite brunette à New York.
- De quoi tu parles ? répondit Nick gêné.
- Ah mince, je croyais que je parlais au gars... tu sais, celui avec des cheveux bouclés et les yeux marron qui fait craquer toutes les filles...
Nick attrapa un oreiller et commença à frapper Joe avec. Ce dernier ne resta pas sans se défendre et sauta sur le lit de Kevin pour prendre les deux coussins. Après dix minutes de combat, ils finirent par s'effondrer chacun sur un lit, exténués mais un sourire flottant sur leurs visages. Frankie déboula à ce moment là dans leur chambre pour leur annoncer que le repas était prêt. Avec toutes ses histoires, ils avaient complètement oubliés qu'il était l'heure de manger.
- Quelqu'un sait où est Kevin ? demanda Madame Jonas.
- Parti faire un tour, répondit Frankie, la bouche pleine de purée.
- Qu'est-ce que je t'ai dit à propos de ne pas parler là bouche pleine ?
- Pardon ,répondit le petit garçon la bouche toujours aussi pleine, faisant rigoler chaque personne autour de la table.
Le repas se passa sans encombre, notamment grâce à Frankie qui n'était pas le dernier pour faire le pitre. Chacun parlait, de tout et de rien, sans animosité. Cette capacité à faire comme si de rien était avait le don d'exaspérer Joe mais, ce soir, il trouvait plus facile de se laisser porter par les discussions futiles. Elles avaient au moins le mérite de lui changer les idées. Kevin, quant à lui, ne se montra pas du repas. Après avoir débarrassé la table, chacun vaqua de nouveau à ses occupations. Nick regarda la télé avec son petit frère et Joe se connecta sur le Myspace du groupe. Dans la pièce voisine, Monsieur Jonas était assis à son bureau. Il essayait tant bien que mal de se concentrer sur les contrats qu'on proposait aux garçons. Après avoir lu quatre fois la même ligne, il renonça et ouvrit le tiroir de son bureau qu'il gardait précieusement fermé à clé. Il en sortit un dossier sur lequel était écrit un nom que toute sa famille connaissait trop bien : Demi.